Alioth Etoile d'Encre

Inscrit le : 11 Avr 2008 Messages : 58 Localisation : Paris
 | Sujet: Fragment #26 – Journal [2] 05.06.08 1:14 | |
| Jeudi 5 juin 2008 à Paris
Samedi
Grégoire devait partir voir ses parents. C’est marrant, j’avais presque oublié qu’il pouvait lui aussi avoir des parents. Je l’ai laissé sur le quai de la gare avec une drôle de sensation. Je ne saurais dire laquelle exactement. Avais-je peur qu’il me laisse ? Qu’il ne revienne jamais ? Il m’a simplement embrassé rapidement sur les lèvres puis il est monté dans le train, sans se retourner, sans me chercher à travers la vitre. Pour la première fois depuis longtemps, c’est moi qui attendait : que son visage apparaisse, que son regard me cherche. Mais rien.
Dimanche
J’ai dû attendre près de mon téléphone quasiment toute la journée. Pas d’appel. Je n’ai pas voulu composer son numéro. Par peur, sûrement. Ou fierté. Toute la journée, j’ai tourné en rond dans l’appartement. Je me suis couché tôt.
Lundi
Lorsque l'on sort du métro après avoir emprunté un escalator, puis un second, c'est d'abord le ciel qui nous accueille. Vaste immensité parfois parsemée de nuages blanc coton, une lumière qui agresse un temps parce qu'on était plongé dans les profondeurs de la ville et aussi à cause de la lumière artificielle, forcément très différente de la lumière du jour, la vraie. Le bruit des marches qui tournent sur elles-mêmes, descendent et montent progressivement, à un rythme régulier. Le pont en vieilles pierres qui lentement se dévoile au voyageur. Bienvenue sur la terre ferme. Les rails d'une ancienne gare strient le paysage que domine le pont. Il est 8h43. C'est ce qu'indique ma montre. Au loin, le bâtiment immanquable du CIRC. Bâtiment immense de verre en courbe inversée qui se plie sous le regard de Dieu, titille le ciel, discute avec le firmament. Le quartier est en constante progression : immenses dalles blanches aux marches larges et peu hautes, difficile à grimper finalement, mais tellement plus esthétiques. Pas seulement esthétiques : elles donnent une impression de grandeur. Comme si tout s'étendait à l'infini, parmi les tours grimpantes et rivalisant d’originalité architecturale. Et au milieu, le coude inversé en verre opaque qui reflète le paysage. Il s'agit bien là d'architecture parlante : en imposer dès le premier regard, par l'originalité, par la défiance au mouvement, par le verre qui étale le paysage et le déforme, par la singularité du bâtiment de dix étages. Il faut traverser deux grandes avenues pour atteindre l'autre côté. Des hommes en costumes sombres et mallette à la main ou sacoche à l'épaule, avec ordinateur dernier cri. Les femmes sont en tailleur, portent des chaussures à talons, la coiffure parfaite. Allers et venues. Croisements. Mouvements de foule ordonnés. Derrière l’accueil, une reproduction taille réelle de La main ouverte de Le Corbusier, laquelle est surplombée d’une citation de Paul Watzlawick, en grosses lettres rouges « On ne peut pas ne pas communiquer ». Après avoir attendu quelques minutes, Madame Koltz vient me chercher. Je traverse des dizaines de couloirs, perdus entre des tableaux représentant soit des reproductions d’œuvre d’art choisies (qui ont un sens pour le CIRC) soit des photographies censées présenter les valeurs et l’impact du CIRC dans le monde. Je retiens une phrase, entre les mains tendues et les prénoms de chacun : « C’est votre premier jour, mais je vais vous le dire quand même : derrière ces sourires, il y a des centaines d’histoires. » Je n’ai rien compris, mais madame Koltz m’est devenue sympathique.
Mardi
Pendant toute la journée, on nous présente successivement: notre smart phone (crédit de six heures et possibilité de synchroniser nos emails), notre ordinateur portable, la liste des avantages dont nous allons disposer à présent (leasing sur les voitures, voitures de fonction pour certains, American Express, plan d’épargne entreprise avec abondement de 500%, tarifs préférentiels sur l’achat des titres du CIRC en Bourse, accès aux centres de formation et de capitalisation de Los Angeles, Oslo ou Londres, que sais-je encore). Pendant que Madame Koltz présente ses slides sur un grand écran et que nous sommes répartis sur une dizaine de tables avec petits fours et verres de jus d’orange à volonté, servis par une assistance qui n’a rien à envier à nos mannequins de référence (sauf le salaire), la tête me tourne. Le CIRC, c’est le rêve, l’excellence, la performance, semble-t-il. Je me sens presque bien. Je remue mes fesses sur un siège en cuir fin, dont je peux choisir l’angle d’inclinaison et la hauteur.
Grégoire ne m’a toujours pas appelé.
Mercredi
Les murs ont des couleurs pastel. Les salles n’ont pas de mur, juste de larges baies vitrées séparées des couloirs et de l’extérieur par des stores fins parme, lesquels, légèrement inclinés, donnent une impression de chaleur, de proximité et d’intimité.
Au programme de la journée : se présenter, en Français, puis en Anglais ; se lancer des ballons de couleurs en indiquant le prénom de la personne à qui le ballon est destiné avant de le relancer ; former un cercle en se tenant la main et passer dans un cerceau ; reproduire une construction en legos ; construire un vaisseau spatial avec des tubes gris et essayer de reproduire cette construction en pariant sur la possibilité de le faire en moins de temps que la première fois ; parler avec un stylo entre les lèvres en lisant des phrases telles que « Je veux et j’exige dix-huit chaussons à la pomme, chauds et croustillants », « Je vais chez ce cher Serge Chesalon », « Quand les confitures sont faites, Monsieur, nous les jetons » ; lire des vers de Victor Hugo en essayant de les dire d’un seul souffle.
Cette journée me perturbe. Les gens sautent sur place en imaginant être des animaux. Où suis-je ?
Vers vingt heures, le prénom de Grégoire s’affiche sur mon écran de téléphone. Mon cœur bat trop vite.
Oui ? C’est moi. J’ai attendu tes appels ! Je sais. Pourquoi pas avant ? Parce que je n’ai pas le temps. Je fais tout un tas de trucs et mes parents sont tout le temps avec moi. Difficile de leur échapper. D’accord. Ca va toi ? Oui. Ton nouveau boulot ? Etrange. Je dois te laisser. Je suis désolé. D’accord. Je t’embrasse. Moi aussi. Vraiment, Amaury, je t’embrasse vraiment. Si j’ai un moment, je t’appelle demain soir.
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Altaïr Etoile d'Encre

Age : 20 Inscrit le : 13 Mar 2008 Messages : 1673 Localisation : Paris
 | Sujet: Re: Fragment #26 – Journal [2] 05.06.08 11:42 | |
| Quel étrange univers fascinant J'aime quand on décrit (enfin !) un milieu professionnel comme ça... Ca me rappelle Damien dans son labo photo, Alex et sa caserne, Sylvia et les séances photo, Lola, au tout début, dans un magasin, et Julian et Dimitri, au Dionysos... _________________ www.arthurvauthier.com |
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Alsciaukat Trou Noir

Inscrit le : 10 Avr 2008 Messages : 581 Localisation : Tours
 | Sujet: :) 05.06.08 13:08 | |
| Waw ^^ Ca c'est de la description, on s'y croirait Génial, j'adore, l'ambiance, terrible. Ca change de ce qu'il avait vu jusque là ! C'est assez magnifique, et en effet c'est vraiment le rêve, un truc comme ça... journée de formation... |
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Altaïr Etoile d'Encre

Age : 20 Inscrit le : 13 Mar 2008 Messages : 1673 Localisation : Paris
 | Sujet: Re: Fragment #26 – Journal [2] 05.06.08 14:06 | |
| Ah oui ? Moi je m'en passe volontiers _________________ www.arthurvauthier.com |
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Shedar Etoile d'Encre
Age : 19 Inscrit le : 11 Avr 2008 Messages : 137 Localisation : Dijon
 | Sujet: Re: Fragment #26 – Journal [2] 05.06.08 19:14 | |
| | Yeah bienvenue à toi. De la description comme ça j'en redemande. Comme Alsciau, ça fait carrément rêver cette immersion chez les cols blancs. |
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Shedar Etoile d'Encre
Age : 19 Inscrit le : 11 Avr 2008 Messages : 137 Localisation : Dijon
 | Sujet: Re: Fragment #26 – Journal [2] 05.06.08 19:16 | |
| | (En fait je vais passer souhaiter la bienvenue à tout le monde parce que j'ai un peu l'impression que vous revenez à moi quand je reviens à vous. Ouais compliqué mais bla. J'ai toujours pas Internet at home.) |
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Procyon Etoile d'Encre

Inscrit le : 11 Avr 2008 Messages : 715 Localisation : Plombières-lès-Dijon
 | Sujet: Re: Fragment #26 – Journal [2] 05.06.08 21:37 | |
| et
J'accroche vraiment à cette structure en journal (intime). Et cette histoire d'amour m'interresse au plus haut point (procyon=romantique) |
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