Wezen Trou Noir

Age : 25 Inscrit le : 01 Juin 2008 Messages : 54 Localisation : Rouen Personnage : Marco
| Sujet: L'objet. 02.06.08 22:25 | |
| Acheter du riz. Ils me connaissent maintenant, plus besoin de répondre à des mendiants. Le blanc travaille, il ne visite pas. Qu’est-ce qu’il y a à voir ici ? Un recoin de l’Inde près de Chenaï, les touristes ne viennent pas. On peut venir de n’importe où mais quand on est occidental, on ne passe pas sans être vu. Ils me connaissent. Je commence à me faire à cet endroit depuis les mois que je vis ici. La rivière comme un glaire lèche la rive sale. Je la bois aussi. Ils me connaissent. Ils savent que je cuis tout, que je suis là pour eux. Je suis le gentil blanc qui vient faire de l’humanitaire. Je vais chercher du riz pour l’école. Les enfants ont besoin de manger. Ils me connaissent. Ils savent que je viens pour cela.
J’entre dans la ville de poussière. Maisons de terre et de papier. Odeurs de vies. Odeurs de Dieux colériques. Ils me connaissent. Je ne viens par pour rien. Je ne viens pas pour tous. Ni pour vous. Ils me connaissent. Le marchand de mangue me regarde. Son regard clair me traverse. C’est un défit. Je ne veux pas lui parler. Je m’arrête. Je le regarde. Deux mondes se traversent sans se pénétrer. Hochement de têtes. Je continue. Femmes en sari. Sourires ondulés. Feuille de couleur qui passe proche de moi. Enfants qui roulent dans la poussière. Ils me connaissent. La saleté s’accroche sur moi. Sur eux elle retombe. Je me suis fait à mes odeurs. A une vie sans confort. Je suis en rédemption.
Le temple pour me dire que je ne suis pas d’ici, les dieux terribles dévorent des enfants. Dans l’ivresse des encens. Ils me connaissent. Dieu à tête d’éléphant, prêt à perdre sa vie pour protéger sa mère. Ganesh. J’avance. Je ne suis pas chez moi. Pourtant mieux que chez moi. Vous ne me voyez pas. Voyez à travers moi. Vos yeux ne me déchiffrent pas pourtant je suis là pour ça. Je suis bien là. Heureux dans cet espace sans temps. Ma mission n’est que de nourrir. Je deviens source de vie. Je viens pour du riz. Pas besoin d’autre chose. Ils sont 300. Pas besoin d’autre chose, je n’ai de l’argent que pour cela. Je ne viens que pour cela. Je dois rentrer avec cela. Je reviendrai. Chaque jour à la même heure. Pour la même mission. Je suis l’étranger qui cherche à vous connaître. Qui croit vous connaître. Qui cherche votre sens.
Le chaos.
Multitude d’un village. Une femme au loin. Elle me fixe. Visage grave. Je continue. Le stand. Acheter du riz. Souffle de vent chaud. Chaleur molle. Porteuse de maladies. Un enfant me regarde, grosse tête ronde, main tendue. Non. Pas d’argent. Rien. Pas pour toi. Sourires. Je ne comprends pas cet endroit. La femme du loin fait signe à l’enfant de partir. Il disparaît. Le sol coulisse sous mes pieds. La femme est ainsi rapprochée. Encore trop loin pour lui parler. Elle porte l’objet. Pour moi. Où est le marchand de riz ? Je ne peux rentrer les mains vides. Qu’est ce que je fais ici ? Pourquoi ? Femme, seul pilier immobile de ce monde qui grouille. Elle a demandé un arrêt au temps. Qu’est-ce que je vais trouver ici ? Je suis perdu si je n’achète rien. Merde. Que dire ? Regard grave. Elle porte l’objet. Une vendeuse ? Je ne comprends pas. Elle fait un signe. Prémonitoire. Je ne comprends pas. Elle est si loin. Je n’ose pas ; pourtant il faut. Elle est sur le chemin. Je continue. Ces gens, ils me connaissent. Je ne risque rien. Un refus ?
La femme est devant moi. Son regard d’autorité fait d’elle la gardienne de la suite de la rue. Il faut son accord. Son laissez-passer. Visage flétri. Flèches de tes yeux. Ne m’interroge pas. Ne me demande rien. Je suis faible.
Elle me tend l’objet. La puanteur s’en dégage. Les mouches sortent d’orifices noirs. L’objet est rongé de l’intérieur. Le cœur du monde s’arrête de battre. Hurlement lugubre de la mère.
Je porte le cadavre d’un bébé dans mes bras. |
|