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Fragment #1 - Rêveries d'une promeneuse solitaire

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Déneb
Trou Noir



Inscrit le : 14 Avr 2008
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MessageSujet: Fragment #1 - Rêveries d'une promeneuse solitaire   01.05.08 2:33

Lundi 23 octobre 2006
à Lille

Redressant légèrement le col de ma veste de velours noir, je dévale les marches de la BU de Lille. Sur les instances plus que pressantes de notre professeur d’Histoire, « C’est une véritable mine d’or », je viens d’y passer la pire après-midi de ma vie. Bon, j’exagère sans doute. Mais tentez donc de vous farcir une thèse sur les grecs de l’époque archaïque un Lundi après midi d’Octobre, alors que la plupart de vos amis sont par monts et par vaux, vivant leur vie de jeune adulte s’éveillant au monde, et on en reparlera. Moi, non, je passe mes rares après midi libres à travailler sur des choses complètement vaines. J’ai parfois l’impression d’être en dehors du monde, comme enfermée dans une secte joliment appelée Classe Préparatoire aux Grandes Ecoles ; une secte qui m’empêcherait d’avoir des loisirs, des amis, des amours en dehors de son cadre restreint.
Courant presque sous le léger frimas d’Octobre, je grimace en sentant les feuilles ambrées et dorées des chênes jonchant le sol, détrempées par la pluie, se transformer en une espèce de boue informe sous mes pas. L’automne est définitivement là, plombant le ciel du Nord devenu soudain gris et sombre, semblable aux paysages des mines. Les pays noirs. La carte postale à contre emploi de ma région.
Je m’engouffre dans le métro, échappant de justesse à une averse plus prononcée et commande mentalement au ciel d’arrêter de pleuvoir lorsque je serai sortie du métro. Oui, je parle au ciel, et souvent, il m’obéit. La rame est bondée mais j’y rentre quand même, me trouvant un petit coin entre un couple de jeunes collés l’un à l’autre comme une sangsue à son bout de peau et un vieil homme dormant à moitié sur la barre métallique. Des relents d’odeur de friture, de transpiration, de cigarette et de crasse m’agressent. Je ferme les yeux et étouffe un haut-le-cœur. Dans ces moments là, il ne me reste plus que l’évasion. Les deux jeunes me rappellent la bibliothécaire et le professeur de cet après midi. Un homme, la cinquantaine avancée, au physique imposant et aux sourcils noirs et blancs hirsutes. Il y avait quelque chose du yéti de Tintin dans sa démarche gauche. La femme, elle, était sans doute plus jeune, plus coquette aussi, avec ses boucles d’oreilles assorties à son pull col roulé prune et son maquillage outrancier qui tentait désespérément de masquer les ravages du temps et de la cigarette. De sa voix forte et grave, l’homme était arrivé devant elle et lui avait demandé maladroitement une quelconque revue dont j’ai oublié le nom. Il en imposait mais paraissait presque timide et embarrassé par son grand corps. J’avais relevé la tête, laissant quelques instants la naissance d’Athènes selon Plutarque pour les observer. Tous les deux avaient croisé leurs bras et il me sembla qu’ils se connaissaient certainement, peut-être même avaient-ils été amants. Elle avait le ton sec et dur de la femme trompée plusieurs fois et qui cette fois ne pardonnera plus. Et pourtant, il y avait parfois dans sa voix quelques inflexions qui dévoilaient une certaine douceur, trahissant un amour toujours vivace mais qu’elle refoulait par fierté et par peur d’être blessée de nouveau. Il avait le regard d’un gamin pris en faute, un gamin qui n’avait pas voulu faire de bêtises mais qui s’était pris au jeu. Oui, ces deux là avaient dû vivre une histoire passionnée et douloureuse, une de celles qui nous retourne toujours le cœur quand on y pense, même vingt ans plus tard. Et ils se retrouvaient là, dans cette BU remplie d’anonymes, feignant de l’être l’un pour l’autre encore davantage.
Mon téléphone vibre dans ma poche gauche, interrompant ma rêverie. Je tuerai celui qui a eu l’idée saugrenue d’inventer ces instruments d’aliénation. La photo de maman s’affiche sur le petit écran luminescent.
« Suzanne, tu arrives quand là ?
- Je n’ai pas le temps de rentrer ce soir Maman…
- Mais j’ai ramené de la tarte au sucre de chez Manou… Tu m’avais dit que tu passerais ce soir puisque tu n’es pas rentrée ce week-end !
- Très bien… je prends le train de 17h. »
Quand ce n’est pas la prépa, c’est ma mère. Je suis cernée.
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