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Fragment #8 - Il n'y a que des moments d'amitiés

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Déneb
Trou Noir



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MessageSujet: Fragment #8 - Il n'y a que des moments d'amitiés   01.05.08 2:44

Samedi 14 avril 2007
à Lille

A deux pas de la rue Esquermoise, c’est un immeuble à l’allure de maison flamande. J’appuie sur l’un des boutons de l’interphone, dont l’étiquette est illisible, et la grille verte s’ouvre. J’entre dans le hall plongé dans l’obscurité, où deux vélos sont entreposés. Je reconnais l’un d’entre eux et souris intérieurement, je suis encore la dernière arrivée. Au fond, l’escalier en bois et ses cinq étages m’attendent d’un œil arrogant. Quelle idée d’habiter au dernier étage sans ascenseur. J’arrive essoufflée devant la porte qui s’ouvre avant même que je n’ai eu le temps d’y toquer. Une petite brune aux lèvres bien dessinées m’accueille d’un large sourire suivi d’un taquin :
« T’es en retard.
- Ah mais ce n’est pas totalement « in » d’arriver toujours en retard ? »
Anna éclate de son rire sautillant et s’efface pour me laisser passer. Je pénètre dans son appartement et une vague de chaleur m’envahit. Le cocon d’Anna, comme elle aime à l’appeler, non content d’être situé sous les combles au-cinquième-étage-sans-ascenseur, se révèle également être glacial en hiver et étouffant l’été. Et aujourd’hui, pour un 14 avril, il fait particulièrement chaud à Lille. Judith est déjà là, longue liane brune assise lascive sur le canapé vert. Elle se lève pour m’embrasser tandis qu’Anna apporte du jus de framboise, de la brioche et un pot de nutella sur un plateau. Ca, ça ne va pas franchement arranger mes soucis capitonneux. Mais comment résister à l’impitoyable attraction du pot de Nutella ? Comment résister au bruit caractéristique du couvercle de plastique blanc glissant sur le papier doré à la première ouverture, au délicieux moment du perçage de ce même papier d’or, tous les sens en alerte à la perspective des moments de gourmandise à venir, aux effluves noisettés qui se libèrent alors, à la cuiller plongeant dans la pâte chocolat et au plaisir coupable qui me saisit tandis que le nutella fond dans ma bouche. Orgasme culinaire.
« Oh les filles je dois vous dire, lance Judith entre deux bouchées de brioche, je suis amoureuse ! »
Anna et moi échangeons un regard entendu : rien de neuf sous le soleil pour Judith !
« Non mais cette fois c’est pour de bon ! Je suis sûre que c’est Elle » proteste Judith en donnant comme toujours à ce fameux « Elle » une intonation plus grave et solennelle. Anna éclate de rire et Judith lui lance un coussin en bougonnant. C’est bon de les retrouver. Depuis le temps, quinze ans pour Judith et cinq pour Anna, nous avons eu le temps d’apprendre à nous connaître et d’engranger une multitude de souvenirs, moments de bonheur et autres plus douloureux. Tout n’a pas toujours été rose guimauve entre nous, notre lien n’est pas celui de ces amies « à la vie à la mort » dont on lit les aventures dans les livres pour ados. Il y a eu des trahisons, des coups bas et des mensonges, nous n’avons pas toujours été là les unes pour les autres, chacune ayant sa propre vie à mener. Pourtant on ne s’en est jamais tenu rigueur, comme si d’un consensus mutuel et non-dit, nous n’avions pas besoin de tout nous dire, d’être toujours là, pour nous aimer. Chacune est présente dans la vie des autres par intermittences, et ces moments récurrents d’amitié, passés et à venir, forment, une fois mis bout à bout, notre amitié. Ca me rappelle cette phrase de Jules Renard « Il n’y a pas d’ami il n’y a que des moments d’amitiés », comme si un être ne pouvait être présent entièrement, intrinsèquement dans notre vie mais seulement par instants. Il n’y a pas d’absolu, pas d’éternel, ni en amitié, ni en amour. Ainsi, le « Elle » de Judith n’existe pas, ce n’est que la compilation de toutes les femmes qu’elle a et va rencontrer, aimer et quitter.
« Elle s’appelle Emma, c’est beau non ? » reprend Judith, m’extirpant de mes pensées
« Mhh si elle finit comme celle de Flaubert, c’est mal parti !
- Oh toi Melle la khâgneuse ça va hein !
- Bon bon, tempère Anna, elle est comment cette Emma ? »
Anna a toujours été la plus calme de nous trois, jouant souvent de son rire sautillant et de sa voix douce pour apaiser les esprits. Judith, au contraire, c’est l’exubérante, celle qui m’emmenait voler des bonbons à la boulangerie quand on était gamines et qui, à seize ans, faisait du gringue au contrôleur du train pour éviter l’amende.
« … Damien… l’autre jour »
Ce prénom dans la bouche de Judith me fait l’effet d’une piqûre de rappel.
« Hein ? qu’est ce que tu dis ?
- Que j’ai vu Damien l’autre jour.
- Ah oui ?
- Oui, il était rue Leblanc je crois… Avec une fille. Mais je ne crois pas qu’il m’ait reconnu, il était tard et puis je ne suis pas allée le voir, j’étais en trop bonne compagnie avec Emma.. »
Et tandis que Judith continue à raconter son nouvel amour, ma gorge se noue, un bourdonnement sourd tempête dans mes oreilles et j’ai soudainement l’impression de perdre tout contrôle. Damien…
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